Si vous lisez ce billet, c’est qu’a priori vous êtes humains – autrement merci de vous signaler aux services compétents, votre cas nous intéresse. Si vous êtes humains, vous avez forcément remarqué, voire vous êtes exaspérés par la tendance de l’être humain à aller vers l’affrontement, inexorablement. L’être humain recherche l’opposition, à tous les niveaux de la vie et de la société. Je ne suis pas là pour vous expliquer que c’est dû à une hormone ou une molécule quelconque, parce que ce n’est pas mon domaine. Par contre, je peux vous dire comment cela s’explique d’un point de vue politique et social.

Je ne vous apprends rien si je vous dis que nous avons l’habitude de créer des oppositions dans tout, de chercher le contraire de tout, de désigner une Némésis. Vous avez forcément pléthores d’exemples dans votre vie quotidienne, au travail, et sinon, regardez l’actualité politique française et écoutez les perdants des dernières élections qui hurlent au besoin d’opposition. Ici il n’est pas question de savoir si l’opposition est nécessaire, mais de savoir pourquoi nous la recherchons. Il y a évidemment d’autre écrits sur la question, mais ma référence, c’est la Notion du Politique de Carl Schmitt. Carl c’est un mec super intéressant, mais on ne peut pas dire que c’était un mec bien : Carl était un juriste allemand, et parmi les expériences intéressantes de son CV, il y a une petite collaboration avec Adolf Hitler. Voilà voilà… Maintenant que vous savez tout, on peut prendre les pincettes nécessaires pour aborder la théorie de Carl.

Carl nous explique que toutes les relations humaines sont basées sur la distinction ami-ennemi : le principe est assez simple, nous classons toutes nos relations en alliés ou adversaires. Mais à un stade plus avancé, selon les thèmes abordés, nous effectuons plus ou moins consciemment cette distinction : donc au boulot, quand vous présentez votre nouvelle super idée, et que vos collègues font leurs remarques, vous les classez en deux catégories, c’est-à-dire ceux qui sont pour, et ceux qui sont contre. Pas forcément au point de vouloir démonter ceux qui ne défendent pas votre idée (encore que), mais vous savez qui est de votre côté, et qui risque de représenter un problème au moment d’un vote ou de la mise en place de votre idée. En bref, nous passons notre temps à classer les gens avec lesquels nous sommes en relation en « ami » ou en « ennemi », même temporaire. Effectivement, peut-être que Michel est en désaccord avec vous sur le projet, ou sur le projet de revenu universel de Benoît Hamon, mais ça ne veut pas dire que vous n’aimez pas Michel, ou qu’il ne vous aime pas ni qu’il ne pourra pas être votre allié sur autre chose.

Le problème, vous l’aurez sûrement compris, c’est lorsque l’hostilité devient totale. Pour Carl, c’est le moment où l’hostilité devient politique : en fait, pour lui, l’opposition peut avoir une origine sociale, économique, religieuse, mais elle a vocation à devenir politique : c’est le degré le plus fort d’antagonisme, et c’est généralement celui qui mène au conflit. Carl nous explique qu’à partir de ce moment-là, le mot ennemi prend tout son sens, parce que le but devient la mort de l’adversaire et de ses idées. Bon, à notre échelle, en règle générale, on ne recherche pas la mort du type qui n’est pas d’accord avec nous. Mais prenons l’exemple du mariage pour tous : une problématique sociale est devenue politique – puisqu’on légiférait dessus, mais à cause du débat politique – opposant les pro- et les anti-. Je crois qu’il suffit de se rappeler de la violence dont chaque camp a fait preuve pour comprendre ce qu’on entend par vouloir la mort de l’ennemi. Si vous trouvez que ce n’est pas assez fort, je vous laisse vous pencher sur la montée du nazisme, très très bon exemple, surtout quand on sait qui est Carl.

Maintenant que vous savez pourquoi « nous nous mettons sur la gueule », la question est de savoir comment sortir de l’escalade vers le conflit.

Tout le monde, particulièrement en période électorale, a un avis sur le conflit, et par extension sur le débat politique et l’opposition. Et je n’ai pas l’intention de vous dire si c’est bien ou non. La seule chose que je voudrais relever ici, c’est le risque de l’escalade, pour pouvoir vous parler du tiers. D’abord le risque d’escalade, pour que ce soit clair, est l’augmentation de l’intensité de l’hostilité et du conflit (jusqu’à la guerre). Qui est le tiers ? Il s’agit, comme son nom l’indique, du troisième larron dans le conflit : Carl nous dit qu’il y a l’ami et l’ennemi, mais Julien Freund, lui nous dit que d’autres personnages viennent brouiller le conflit. Ce que pense Juju, c’est que le tiers peut exister dans le conflit, et il aura tendance à tempérer :
– Il peut proposer une nouvelle idée, l’affrontement se fait donc à trois, et non plus à deux, ce qui aurait pour effet de diminuer l’intensité de l’opposition.
– Il peut aussi avoir un rôle de médiateur entre les deux antagonistes.
– S’il parvient à avoir du poids dans la discussion il peut alors renverser le rapport de force entre deux camps à égalité.

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Alors vous me direz, les exemples probants de tiers dans l’Histoire, c’est pas trop ça (cf. le mouvement des non-alignés pendant la Seconde Guerre mondiale). Parce qu’effectivement, le conflit est d’abord un duel, et peu importe le nombre de participants, il aura tendance à polariser. C’est pourquoi les exemples réussis de tiers comme protagoniste à part entière sont très rares. Il tend en réalité à rallier un camp ou un autre, ou alors à rester neutre, ne prenant donc pas part dans le conflit. En gros le tiers efficace est celui qui a un angle de vue nouveau et du charisme.

Le conflit et le débat sont inévitables, puisque tout sujet prête à la classification en amis et ennemis ; d’où la tendance inexorable de l’être humain à se battre. Si la confrontation peut être saine, elle peut également mener à une guerre. Il faut donc, pour limiter le risque d’escalade, freiner la polarisation des deux camps, notamment en évitant la radicalité. Le tiers peut également jouer le rôle de frein dans de rare cas, et à condition de casser la polarisation.

Sources :

SCHMITT Carl, La notion du politique La théorie du Partisan

KLINGER Myriam et SCHEHR Sébastien, Tiers et conflictualité
http://www.cairn.info/revue-negociations-2015-2-page-69.htm

 

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